Bâtisseurs de l’Étang

On traverse l’étang de Berre sur l’A55 et on n’y lit rien : des silhouettes, des torchères, de la vapeur. Nous en avons fait un objet qu’on manipule — un jeu de stratégie où l’on construit ce bassin, où l’on relie ses usines entre elles, et où l’on peut démonter chacune pour voir ce qu’il lui faut pour tourner.

Un paysage qu’on traverse sans le lire

Le pourtour de l’étang de Berre et le golfe de Fos forment l’un des plus grands ensembles industriels de France. On le longe en voiture, on en voit les fumées depuis Martigues ou Istres, et on en entend parler à l’occasion d’un incident. Entre les deux, rien : ni ce que fabriquent ces usines, ni ce qu’elles consomment, ni qui y travaille.

Le secteur le sait et communique déjà — journées portes ouvertes, films institutionnels, plaquettes de filière. Ces formats touchent les gens déjà intéressés. Ils ne font pas changer d’avis quelqu’un qui a décidé que l’industrie, ce n’était ni pour lui ni pour ses enfants.

Le problème n’est pas un déficit d’information : c’est qu’elle est donnée sous une forme qu’on subit.

Faire manipuler plutôt que raconter

Le principe du jeu tient en une règle : rien ne tourne tout seul. Une raffinerie a besoin de brut, donc d’un terminal pétrolier, donc d’un quai. Elle a besoin d’électricité, d’eau de refroidissement, et de techniciens qu’il faut avoir formés. Si l’un des maillons manque, l’installation s’arrête — et le joueur voit précisément lequel.

C’est là que la pédagogie se joue. On ne lit pas que l’industrie est un système de dépendances : on s’y cogne, on cherche ce qui manque, on le construit, et la compréhension vient de l’erreur corrigée plutôt que de la phrase lue.

Le ludique n’est pas un emballage posé sur un contenu sérieux : il est le mécanisme d’apprentissage lui-même.

Le réel comme contrainte de départ

Rien n’aurait fonctionné sur un territoire inventé. La carte est construite sur les coordonnées réelles du bassin, le relief et la photographie aérienne de l’IGN, le tracé exact de l’étang, du canal de Caronte et du golfe de Fos. Les villes grandissent selon les courbes de recensement, pas selon une règle de jeu.

L’histoire aussi est datée. Le scénario long part de 1930, d’un étang de pêcheurs et de sauniers, et traverse ce qui est réellement arrivé : la crise de la pêche en 1957, la directive Seveso en 1982, l’explosion de La Mède en 1992, la mise en place des PPRT après AZF, la crise anoxique de 2018. Ces événements ne sont pas du décor, ils ont des conséquences dans la partie.

La fidélité au réel est ce qui sépare un jeu pédagogique d’un jeu sur fond industriel.

Démonter pour comprendre

Chacun des 31 sites du jeu peut être ouvert. Les composants s’écartent dans l’espace, se numérotent, et un panneau raconte l’enchaînement — pour une raffinerie : les bacs de brut, le four de préchauffage, la colonne de distillation, les unités de conversion et de désulfuration, les bacs de produits finis, la torchère, les utilités, la salle de contrôle.

Les 17 technologies du jeu se démontent de la même façon : la colonne de distillation, le haut-fourneau, la cellule à membrane, le panneau photovoltaïque, la nacelle d’éolienne. On passe de l’installation à l’équipement, puis de l’équipement aux installations qu’il rend possibles.

Une usine vue de l’extérieur est un mur. Écartée en huit morceaux numérotés, elle devient une suite d’opérations qu’on suit du doigt.

Et quand le jeu s’arrête

Un jeu de sensibilisation qui se referme sur lui-même n’a servi à rien. Une entrée séparée, hors de la partie, relève les entreprises réelles du bassin — 1 074 établissements, donneurs d’ordre et sous-traitants, issus des bases publiques d’entreprises — avec les métiers qui s’y exercent, techniques comme support, et les formations qui y mènent près de chez soi.

Les offres d’emploi en cours y sont relevées chaque matin sur les sites carrières des entreprises du bassin. Le joueur qui vient de comprendre à quoi sert une salle de contrôle peut voir, dans la foulée, qui recrute un opérateur de salle de contrôle à vingt kilomètres.

La communication n’a pas pour fin de faire aimer un secteur, mais de ramener quelqu’un jusqu’à une porte où il peut frapper.

Ce que le projet défend

Nous l’avons mené en auto-production, sans commande, parce qu’il répond à une question qui revient chez beaucoup de nos clients : comment parler d’un métier technique à des gens qui n’ont aucune raison de s’y intéresser.

Ce qu’on manipule se retient. Ce qu’on lit s’oublie.

Donner une prise, pas un message. Un lecteur reçoit, un joueur décide — et seule la décision laisse une trace.

Ne jamais simplifier le réel. Le territoire, les dates et les contraintes sont exacts : c’est la manière d’y entrer qui change.

Finir par une porte concrète. Des entreprises qui existent, des métiers qui recrutent. Sans ça, la sensibilisation reste un sentiment.

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